École Lacanienne de Psychanalyse

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Strasbourg : 16 et 17 novembre 2002

Anna et le contra-sexuel



Anna et le contra-sexuel




PROTHÈSE, MON AMOUR


(…) 2 septembre 1945. La première «First lady» lesbienne, Eleanor Roosevelt, accueille dans son placard ministériel les soldats blancs et noirs de retour du front. Par manque de chance, personne n'attendait ces hommes à la maison dont certains pouvaient bien être pédés. Les femmes et les jeunes mariées, les blanches comme les noires avaient appris à travailler à l’usine pendant la guerre. Elles avaient sur vécu comme des Amazones de l’ère industrielle : pour la première fois, elles avaient nourri la nation avec de la graisse à machine et non avec du lait.
Les Etats-Unis s’étaient empressés d’envoyer leurs garçons à la deuxième guerre mondiale mais, de manière inattendue, les soldats avaient découvert un autre monde que le monde straight. La guerre avait donné naissance aux communautés homosexuelles aux Etats-Unis. Quels allaient être les nombreux effets secondaires de cette production simultanée de la guerre et de l’homosexualité ? Comment éviter dès lors le militantisme ? Comment allait-on faire la différence entre les communautés futures et les escadrons ?
Certains soldats avaient perdu un ou plusieurs membres. Les usines de guerre s’étaient transformées en usines de fabrication de bras et de jambes artificiels pour réparer les corps abîmés au combat. Des mêmes machines d’où sortaient des armes et des bombes sortaient maintenant des jambes de bois ou de métal articulées. Des architectes comme Charles et Ray Eames ne manquèrent pas la transition. Pendant la guerre, ils faisaient des attelles en contreplaqué pour maintenir la jambe blessée. La paix venue, ils pensèrent à utiliser les ressources de ce type de bois, sa plasticité notamment. Ils en firent des chaises pour regarder la télé tout en mangeant des conserves, un conditionnement de la nourriture qui venait lui aussi de la guerre.
Un seul et même processus technologique est derrière la fabrication du couple moderne américain STRAIGHT, du corps du consommateur, de la TV, du plastique coulé à échelle industrielle, de l’habitat de banlieue, de la pilule, du diagnostic prénatal et de la bombe H. La trace de la bombe Little Boy a été simultanément imprimée sur le film en nitrate d’argent et tatouée sur chacun des corps qui se trouvaient là, ce 6 août 1945. Technologies de la représentation, technologies de guerre, même combat. Je n’ai rien vu. Mais je peux dire que Marilyn et Elvis, ces corps complètement auto-produits et carburant aux drogues, sont nés des cendres d’Hiroshima. Ces séduisants prototypes hollywoodiens de la masculinité et de la féminité étaient déjà si artificiels que personne n’aurait rien remarqué si Elvis avait été un drag king ou Marilyn une transexuelle siliconée.
Nixon s’en est allé vendre des machines à laver en URSS, les hommes se faisaient des gros muscles, les jolies dames des seins pointus et les butchs cherchaient leurs copines fems pour qu’elles leur ajustent leur bite en caoutchouc. Comment être choqué par un gode alors que les Etats-Unis entiers, les objets comme les corps se faisaient gonfler et plastifier ?
C’est ainsi qu’après la guerre, le plus grand des systèmes prosthétiques, le Capital, se met à avaler et à commercialiser les productions de l’identité sexuelle. Les objets ordinaires comme les jambes prosthétiques sont produits à l’échelle industrielle. Les corps sont bodybuildés, re-façonnés, shootés, irradiés, plastifiés, vitaminés, hormonés… La performance de genre n’existe que pour le corps du Capital qu’entretient la reproduction industrielle. Le capital a tout intérêt à prôner la fabrication d’ un corps plastique transcendant et d’ une narration hétérosexuelle qui justifieront la reproduction ad aeternam du corps du soldat prosthétique et de la mère.

C’est dans ce monde qu’elle arrive. Rétro-lesbo, la butch prosthétique des années 50 a muté avec la capitalisme technopatriarcal (…)

(…) La butch des années 50 est un cyborg sexuel low tech, fait à l’usine et opéré à la maison. L’identité de la butch des années 50 est un artefact : un tissu trans-organique, son corps étant un espace privilégié pour l’implantation et le déplacement. La butch est en même temps un gadget et un terminal où d’autres prothèses peuvent être branchées. Comme Monique Wittig, elle n’a pas de vagin. Son sexe n’est pas génital. Son corps n’est pas un objet anatomique. En altérant la reproduction de l’ordre hétérosexuel, en introduisant un raccourci dans la chaîne de l’imitation de la nature, la butch s’extrait des lois de l’évolution. elle est post-humaine et post-évolutive. Il s’agit d’une mutation politique qui s’inscrit dans les cellules, les organes… Il n’y a là rien de futuriste, d’utopique ou de sophistiqué. Cette mutation n’était pas top, n’était pas cool, n’était pas, n’était pas mode. C’était dur, c’était LAID, ça coûtait de vies.
La laideur prosthétique est la ruse esthétique du corps lesbien.
Fille d’une époque post-métaphysique et voleuse de technologie, elle a réalisé que le geste de la main, l’utilisation des instruments et la propriété des machines ne sont pas naturellement liés à une seule essence, qu’elle soit féminine ou masculine. Tel un espion sans expérience, elle a fait irruption dans le froid salon du couple straight et a dérobé les prothèses qui ont permis aux hommes de déguiser leur domination en nature. Son plus beau coup est d’avoir été capable de simuler la masculinité. Elle a initié une contrebande d’appareils pour fabriquer le genre : d’abord le tee-shirt blanc, les pantalons chinos, la ceinture en cuir, les bandes pour se masquer les seins, la gomina pour fixer les cheveux en arrière, la moto, puis la machine à écrire, la caméra, l’ordinateur… d’abord le gode, puis les hormones, la chair même(…)

(…) Le gode n’est q’une prothèse parmi d’autres qui prolonge et élargit la capacité déjà confirmée de la main de la butch. Le gode est avant tout une machine manuelle à laquelle la butch apporte son impulsion motrice. Que cette main experte soit greffée au tronc de la butch et elle devient un Prométhée porte-gode. La butch des années 50 est déjà queer en ce qu’elle reconnaît sa condition prosthétique. Alors que le macho croit encore à sa supériorité naturelle.

Les prothèses ne viennent pas compenser fantasmatiquement un manque, comme on a pu le penser au XIXe siècle : comme si les femmes avaient besoin d’une prothèse de pénis, les hommes d’une prothèse de sein, de clitoris, d’utérus… Comme s’il manquait aux hommes comme aux femmes le phallus trascendantal – ou pourquoi pas le mégagode. Et les animaux en arrière-plan à qui manquerait une âme, et les machines cybernétiques qui compenseraient leur manque de chair par un excès d’information… La prothèse, comme la butch, dont on attendait qu’elle vienne simplement compenser ou imiter, prend son pied et produit des corps.
Vêtements, godes, implants, drogues, hormones… ; autant de PROTHÈSES pour la butch, autant de ZONES de PRODUCTION DU GENRE. La prothèse est l’ÉVÉNEMENT de l’INCORPORATION. Elle n’est pas abstraite, elle n’existe qu’ICI et MAINTENANT par TEL et TEL corps. Contextuellement. Mais il faut bien se dire que la butch n’est pas une exception. Dans le capitalisme post-industriel, tous les genres sont prosthétiques : la masculinité, la féminité sont des termes qui désignent des structures historiques d’incorporation.

Nous sommes tous dans l’attente de la transproduction prosthétique de nos corps : d’un pace maker, de nouveaux cocktails, d’une ecstasy comme celle qui se prenait à Ibiza, d’une hormone qui fait pousser le clit sans que pilosité s’en suive, d’un viagra pour les femmes à la maison…

Beatriz Preciado




LE LIEU D’UNE INTENSIFICATION DE L’AMOUR

L’âme, dit le corps enterré de l’être, est ce qui, focal de la survie de l’être, tombe, fécal comme un excrément, et s’entasse dans son excrément ... le nom de cette matière est caca et caca est la matière de l’âme.
Antonin Artaud, lettre de Rodez à H. Parisot



Fantasmes de fustigation? érotique du fouet ? “Fantasmes” ? Et s’il fallait plutôt dire “programme”, comme l’ont marqué Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux : Comment se faire un corps sans organes. «Le corps masochiste, on le comprend mal à partir de la douleur, c’est d’abord une affaire de CsO ; il se fait coudre par son sadique ou sa putain, coudre les yeux, l’anus, l’urètre, le nez ; il se fait suspendre pour arrêter l’exercice des organes, dépiauter comme si les organes tenaient à la peau, enculer, étouffer pour que tout soit bien scellé, bien clos»(p. 167).

Jeux réglés, mises en scène, théâtre de la cruauté, fabriquent des corps, des genres, des sexes, per-mutables et par parodie et caricature, déchiffrent des rapports de pouvoir socialement institués, mais aussi bien sont les fondements du pouvoir : contrat, double contrat, soumission volontaire, est-on si éloignés de Freud écrivant “Problème économique du masochisme”? “Métiers impossibles”, écrit Freud en préface de “Jeunesse à l’abandon” de A. Aichhorn, (cet amoureux d’Anna) ; métiers impossibles où gouverner s’éclaire à partir d’éduquer : le citoyen, il nous le faut éclairé, c’est-à-dire éduqué ! Dressage, éducation sévère, éducation SM, D comme Démonia – pensons à cette enfant qui demandait à Anna qu’elle chasse son démon intérieur ...

Vaste programme éducatif, plutôt enfumé, pour reprendre le mot de Lacan dans Kant avec Sade. Dans l’Anti-Œdipe, Gilles et Félix ont dit le caractère fécal de l’oedipianisation : «Ce n’est pas l’anal qui se propose à la sublimation, c’est la sublimation toute entière qui est anale» (p. 167-68) - «Tout l’Œdipe est anal » (p. 168). Déchet, merdre, objet inestimable de la transmission au désir de l’analyste, Lacan, dans La Troisième, parle de cette chiure de mouche, en position d’objet a, pour laquelle Anna a eu quelque avantage parce que le semblant s’est fait plus vrai que nature. Inestimable objet car il ne laisse pas tranquille La Pensée straight et la bipartition des sexes du discours hétéronormé. Freud avait déjà su l’écrire, notamment dans La transposition des pulsions particulièrement dans l’érotisme anal.

Programme “éducatif” donc, auquel ont su veiller dans leur accouplement gémellaire, Anna et Dorothy, Parlez de “masochisme” si cela vous chante. Nous parlerons plutôt des contines, des rondes enfantines, des jeux de l’amour et du désir, où le plaisir et la douleur échangent leurs masques, pour que la pulsion y trouve sa relance. Freud n’avait-il pas écrit dans les Trois essais que la puissance de l’amour ne se montre jamais autant que dans les “perversions” les plus répugnantes. Échange des places, des rôles, des sexes, les jeux, consomment, consument l’échange des moi, et indiquent le lieu d’une intensification de l’amour.

Jean-Paul Abribat




UN CONTRA TOUT CONTRE, NATURELLEMENT !

Beatriz Preciado introduit son travail, Manifeste contra-sexuel, par la question : "Qu'est-ce que la contra-sexualité ?" Or, le genre littéraire choisi, le manifeste, la place dans une position lourde de conséquences quand aux enjeux visés : le projet de ce manifeste s’annonçant comme une « approche du sexe en tant qu’objet d’analyse », n’est-ce pas bien mal engager ce qui se voudrait dénonciation de la conception naturaliste des corps et du genre, et de la production du contrat hétéro centré ? Dans les trente premières lignes, en italique, détachées du reste du texte, Beatriz Preciado formule, au style indirect, la question concernant la place de l’«expérimentateur», qui vient souligner sa position énonciative : Les pratiques sexuelles de celle qui écrit modifient-elles son projet ? Si oui, de quelle manière ? Doit-on s’engager dans le «serial fucking» quand on travaille sur le sexe comme sujet philosophique ou garder ses distances par rapport à de telles activités ? Comment ne pas se sentir sur ses gardes face à une telle déclaration de travail «sur le sexe comme» sujet philosophique ?
La suite confirme les prémisses puisque après avoir défini négativement la contra-sexualité, elle n’est pas la création d’une nouvelle nature, mais bien plutôt la fin de la Nature comme ordre qui légitime l’assujettissement des corps à d’autres corps, Beatriz Preciado produit en deux points sa dimension positive. Le premier point concerne l’analyse critique de la différence de genre et de sexe, le deuxième répète et souligne l’impossibilité intrinsèque au genre littéraire promu. Elle écrit : la contra-sexualité vise à substituer à ce contrat social que l’on appelle Nature un contrat contra-sexuel. Dans le cadre du contrat contra-sexuel, les corps se reconnaissent eux-mêmes non en tant qu'hommes ou en tant que femmes mais en tant que sujets parlants et ils reconnaissent les autres en tant que sujet parlant. Ils se reconnaissent la possibilité d'avoir accès à toutes les pratiques signifiantes ainsi qu'à toutes les positions d'énonciation en tant que sujet que l'histoire a établies comme masculine, féminine ou perverse. Conséquemment, ils renoncent non seulement à une identité sexuelle fermée et déterminée naturellement mais aussi aux bénéfices qu’ils pourraient retirer d’une naturalisation des effets et des produits de leurs pratiques signifiantes.
Un manifeste produit un discours militant, ce qui met en péril la possibilité de réaliser les opérations subjectives en jeu dans le projet. N’est-il pas, même, une machine à fabriquer ce qu’il dénonce ? Ne produit-il pas une nouvelle forme de naturalisation du sujet ? Lorsque Anna réalise son admission à la Société psychanalytique viennoise, le 31 mai 1922 en présentant sa Conférence, d’une facture particulière, – publiée sous le titre Schlagephantasie und Tagtraum, dans le numéro 8 de la revue Imago en 1922 –, elle soutient une position énonciative complexe où se mêlent plusieurs sujets, ce qui inaugure un style de transmission de la psychanalyse qui reste à préciser.

Françoise Jandrot




«PROTHÈSE, MON AMOUR»

«La création comme corpus : sans créateur, logos empirique, modalisation permanente, absence de plan et de fin, seule la création sera la fin, ce qui veut dire aussi, seuls les corps, chaque corps, chaque masse et chaque intersection, interface de corps, chacun, chacune et toute leur communauté désœuvrée feraient les fins infinies de la techné du mode des corps»
Jean-Luc Nancy avec Beatriz Preciado, « Prothèse, mon amour », Attirances.




Dans son Manifeste contra-sexuel, Beatriz Preciado produit un certain nombres de gestes , dont celui du gode, dans le champ de la contra-corporalité.
Refusant de désigner un passé absolu pour y situer une hétérotopie lesbienne, la contra-sexualité affirme qu’ «au commencement était le gode». En tant que supplément qui produit ce qu’il est supposé compléter, le gode occupe une place stratégique entre les technologies de répression et les technologies de plaisir.
L’équation Gode = Pénis est truquée car elle utilise une relation de mimésis. La relation contra-sexuelle se fonde sur l’équivalence et non sur l’égalité. Le gode n’est pas une prothèse du pénis mais une prothèse de la main lesbienne, Le gode et la main ne forment pas un couple – le couple c’est la machine binaire de conjugalité – mais un double, dans le sens où le double passe par des lignes de fêlures, de segmentarités souples. Peut-être ne s’agit-il pas de dire quelle est la forme du corps mais qu’est-ce que peut un corps ?

Claude Mercier



AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE GODE
(citation de Beatriz Preciado dans le Manifeste contra-sexuel)

IN PRINCIPIO ERAT GODE
(pour accentuer le côté biblique et le côté translangue)
(et pour continuer)
NUMERO DEUS IMPARE GAUDET
Le numéro deux se réjouit d’être impair
Gide. Paludes
Le nombre impair plaît à la divinité
Virgile. Les bucoliques, VIII, 75.



Pour déconstruire l’hétérosexualité comme nature – vision qui est, elle, un fait de culture – Beatriz Preciado choisit de prendre les choses par le petit bout, en centrant son Manifeste contra-sexuel, sur le gode : «Le fait d’avoir sorti du corps, sous forme de gode, l’organe qui institue le corps comme masculin doit être compris comme un acte structural et historique décisif dans le processus de déconstruction de l’hétérosexualité comme nature».

Dans «Prothèse, mon amour» elle trouve vraiment que le plus beau coup de la butch est d’avoir réussi à simuler la masculinité : avec son gode celle-ci a décontextualisé le pénis, et elle le fait si bien qu’au terme de son opération Preciado peut affirmer : tout est gode même le pénis.

Les performances proposées dans Manifeste contra-sexuel (exemple : «Branler un bras : citation du gode sur un avant-bras») sont des opérations du même type, qui mêlent collage (collage textuel, qu’elle appelle citation) et parodie. Un objet est décontextualisé (i. e. cité dans un autre contexte), une pratique est parodiée pour obtenir que s’inversent, suivant ses propres termes, les effets de production sexuelle du code hétérocentré.

Cette inversion donne la signification du «contra» dans «contra-sexuel» : abolir des dénominations, dénier leur importance à certaines zones du corps, parodier des pratiques, les décontextualiser pour trouver des noms qui échappent aux marques du genre, resexualiser d’autres zones du corps et, d’une façon générale, mettre cul par-dessus tête toutes les technologies qui produisent le système sexe/genre (Le mot, technologie, omniprésent chez Preciado vient de Foucault. En première approximation, il est à entendre chez elle comme système discursif, construction sociale mais pas moins dans le sens habituel d’étude des techniques). «Parce que l’hétérosexualité est une technologie sociale et non pas une origine naturelle fondatrice, il est possible d’invertir ses pratiques de production de l’identité sexuelle».

On pourrait dire que Preciado prend le Symbolique à rebrousse poil (inversion) pour en extirper du Réel d’un autre jus. Y parvient-elle ? À se rappeler la fin de RSI, où Lacan dit que du Symbolique surgit le Réel, mais que cela n’a rien à faire avec cette nomination par laquelle Dieu donne leur nom à chacun des animaux qui habitent le paradis, Beatriz Preciado fait-elle plus que trouver de nouveaux noms qui échappent aux marques du genre ? C’est bien possible.

Yan Pélissier


Au Ciarus
7 rue Finkmatt
67000 STRASBOURG
De 9h30 à 17h30