
Paris : 22/23 juin 2002
Anna et les roses psychanalytiques
Jean-Hervé Paquot
Dans le cadre de la société contra-sexuelle, les corps ou les sujets parlants s’appelleront des corps lesbiens, ou wittigs.
Beatriz Preciado, Manifeste contra-sexuel, Balland 2000.
Mais cela ne peut avoir de sens assignable que si l’on accepte de déterminer le sexe d’un être humain par la conformation de ses organes génitaux, faute de quoi il n’y aura pas de critères pour décider quel est son sexe le plus fort... Au fond nous voyons seulement que chez des individus masculins et féminins surgissent des motions pulsionnelles aussi bien masculines que féminines et que les unes comme les autres peuvent être rendues inconscientes par le refoulement.
Sigmund Freud, «On bat un enfant», in Névrose, psychose, perversions , P.U.F.
Anna entre à la Société psychanalytique de Vienne le 31 mai 1922 avec un texte
Fantasme de fustigation et rêverie diurne. Ce texte qualifié de «confession psychanalytique» par Teresa de Laurétis, est censé illustrer le texte du «Professeur» :
Un enfant est battu Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles, publié en 1919. Anna traite principalement des créations artistiques, ou rêveries, qui se développent par dessus le fantasme de fustigation et qui assurent la satisfaction sans le recours à la masturbation. Ces «belles» histoires, affectueuses et tendres se développent des années durant sur le mode des sagas. Le thème central, répétitif, est celui des aventures entre un garçon et un adulte, un faible et un fort, un dominé et un dominateur, où les scènes de punitions, de menaces de tortures vont crescendo pour se terminer par un sursis, et... reprendre de plus belle.
Lynda Hart rapproche ces belles histoires annafreudiennes des romans à l’eau de rose, au public largement constitué de femmes « normales ». La trame de base est, en effet, semblable : un homme fort malmène, humilie, bat une personne faible mais au dernier moment la tension étant à son paroxysme le conflit trouve une issue dans le pardon, et la réconciliation. Les romans Harlequin sont de la même veine : un homme brutal sans contact avec ses désirs, et une jeune fille pure qui par sa soumission, son humilité, va révéler en lui qu’íl l’aime vraiment. Le héros devient alors l'homme dont elle rêve.
Les jolies histoires se terminent par la réconciliation et le pardon, et les vilaines par la fustigation, les unes dans le registre de la sublimation, et les autres dans celui du retour du refoulé. Lynda Hart considère les fantasmes de fustigation, les «belles histoires», et les romans à l’eau de rose comme un genre féminin par excellence, mais témoignant d’un échange homoérotique masculin déguisé, créations parodiques qui refusent de faire de la sexualité le champ performatif des hommes. Si le jeune homme pour être formé à la masculinité doit en passer par l’humiliation, et la soumission au vieux chevalier, il endosse le rôle conventionnel de la femme dans la culture. L‘ordre «hétéropatriarcal» en est menacé.
Les pratiques liées aux fantasmes «papa» par les lesbiennes S&M constituent-elles la transgression des transgressions, au point même de la fondation de la civilisation hétérocentrée sur l’interdit de l’inceste ?
Michèle Duffau
L’ŒDIPE À PAPA
Mais quel est donc cet être divisé introduit dans le langage à travers la notion de genre ? C’est un être impossible, c’est un être qui n’existe pas, c’est une blague ontologique.
Monique Wittig
Si l’on prend comme acception minimale du terme queer, «non essentialité» et «non assimilassionnisme», il est possible de dire que la nécessité de queeriser la psychanalyse ne date pas d’aujourd’hui, et s’est au contraire présentée très tôt. Prenons l’histoire du mouvement analytique, telle qu’elle s’écrit, c’est-à-dire de façon straight, et remarquons qu’un peu en marge, chantant à côté, se tient un dialogue père-fille, doublé d’un dialogue analysant-analyste, dialogue public, visible, encore a-t-il fallu que Lynda Hart nous mette le nez dessus.
Le 31 mai 1922, Anna Freud prend l’Œdipe à papa sous la forme où il se présente dans l’article Un enfant est battu et lui fait subir publiquement un traitement sévère : le cadre théorique d’inspiration scientifique éclate pour laisser la place à une question cruciale concernant le positionnement de la sublimation. Pourtant dans cet article, Freud essayait de «déstraightcher» la théorie et répondait à ce qui le séparait d’Adler et de Fliess. L’exercice était difficile, Freud avait un handicap majeur, son rapport à la science, la façon dont il essayait de rendre le discours analytique adéquat au discours scientifique.
Le dialogue ne s’arrête pas là et l’on peut prendre la publication en 1950 de la correspondance Freud Fliess comme sa suite. Présentée sous une forme didactique pour amener le lecteur à l’endroit où se forge le complexe d’Œdipe, les lettres mettent en lumière que la tragédie de Sophocle — construction artistique, donc —, surgit pour venir «performer( ?)» les termes d’une physiologie érotique produite entre Freud et Fliess.
Anna se tiendrait-elle à l’endroit de cette tension entre construction artistique et construction scientifique ? Assistait-on sans le savoir à Œdipe roi rejoué en corps sur la scène de l’association psychanalytique de Vienne ? Œdipe et Freud ont quelque chose en commun : du côté des fils, ils n’attendent pas grand chose d’une transmission, mais peut-être du côté des filles ?
Et si Anna surnommée tardivement Antigone par son père avait inventé l’ébauche d’une solution différente de l’Antigone d’Œdipe ?
Anne-Marie Ringenbach
FOUET, POULIES ET HAMEÇONS
En écrivant son livre
Between the Body and the Flesh. Performing sadomasochism, Lynda Hart veut explorer ce que signifie s’engager dans certaines pratiques sado-masochistes, participer à la performance. Elle a le souci d’éviter l’aspect iconique de certains termes et relève le caractère insaisissable de leurs référents. Elle se refuse à ce que la multiplicité des pratiques se résolve dans un unique jeu d’idées. Dans son texte, les fantasmes de fustigations d’Anna font la ronde avec, entre autres, une enquête sur les réactions d’une communauté de femmes qui consacrent une bonne part de leurs loisirs à la lecture de romans à l’eau de roses, d’autres récits qui posent la question de fantasmes masochistes et de rituels de femmes, à la fois très privés et publics.
Privé / public, isolement / communauté, ces couples d’opposés vont croiser la question des fantasmes incestueux et de leur lien ou non avec des pratiques sexuelles S/M, qui ont été au cœur des guerres du sexe dans le mouvement lesbien. Fantasme et réalité, réel et performatif,les pratiques S/M relèvent d’un discours théâtral. Entre corps et chair — le corps comme construction culturelle, architecture, lieux fixés et stabilisés, et la chair comme objet fantasmatique du désir — Lynda Hart pose la performance S/M lesbienne comme effectuant la «performativité du langage ».
L’expression d’un engagement, d’un vouloir se transformer par la reconnaissance de l’autre, reconnaît le corps comme lieu de ces transactions et met en jeu des modèles et des valeurs différents du temps et de la durée.
Ninette Succab
ANNA N’EST PAS UNE FEMME
Parce que papa me fait toujours clairement comprendre qu’il aimerait me savoir beaucoup plus raisonnable et lucide que les jeunes filles et les femmes qu’il a l’occasion de découvrir pendant ses heures d’analyse, avec toutes leurs humeurs, leurs insatisfactions et leurs manies. Aussi j’aimerais beaucoup correspondre à son idée, d’abord par amour pour lui, ensuite parce que c’est la seule chance d’être utile…
Anna Freud à Max Eitington, 2 octobre 1925.
31 mai 1922 : Anna fait à la Société psychanalytique de Vienne, un récit qui pourrait être considéré comme l’ébauche voilée de sa déclaration de sexe et en produisant cette conférence, « Fantasme de fustigation et rêverie diurne», elle sollicite, à cette occasion, la qualité de membre de l’association.
Anna a comme intention, dans cette communication, par le biais d’un cas détaillé d’une jeune fille, qui n’est autre que son propre cas, d’explorer l’existence côte à côte, du fantasme d’« être battu » et de rêveries diurnes. Elle tente d’analyser la relation entre les deux pour établir l’existence et la nature de leurs rapports et aussi de produire un clivage entre son activité mentale et son activité corporelle.
«Le fait que la différence de sexe soit abandonnée au cours du développement de ce fantasme et que la fille se représente régulièrement transformée en garçon aide, bien sur, à une telle sublimation de l’amour sensuel en amitié tendre» dit-elle.
Des tendres amitiés il y en aura : ce sera Lou Andréas Salomé, August Aichorn, Marie Bonaparte et surtout Dorothy Burlingham. Anna s’appliquera à être une «femme-pas-femme», qui n’aura droit à aucune faiblesse.
A son corps défendant, Anna a produit une version de la différence sexuelle qui implique une rupture du récit produit par son père,et « en fragmentant son ensemble par la découverte d’un trou dans le fantasme à travers lequel, comme Alice au pays des merveilles, la jeune fille peut se glisser hors de la prison de la différence des sexes ». C’est la proposition de lecture que nous fait Lynda Hart.
Anne-Marie Vanhove
HISTOIRE D’A
Au cours d’un « séminaire-cocktail », Lynda Hart présente son livre
Between the Body and the Flesh. Performing sadomasochism à la Gay Sweatshop à Londres. À la fin de la conférence, une femme dans le public se fait reconnaître en tant que membre actif de la subculture S/M du Royaume-Uni. Elle est polie, mais visiblement agacée :
«Pourquoi vous sentez-vous obligée de parler ainsi ?» demande-t-elle à Lynda Hart, «parlez-leur à elles, parlez pour elles».
Lynda lui répond «Je suis l’une d’elles»
«Mais pourquoi faut-il que votre langage soit si théorique, si inaccessible ?»
Lynda Hart fait alors une réponse «qu’elle aurait dû faire depuis longtemps» dit-elle : «j’aime la théorie, c’est pour moi une sorte de fétiche, elle m’excite». Mais selon la psychanalyse les femmes ne sont pas supposées aptes au fétichisme ?
Je trouve passionnante l’écriture de Lynda Hart et les questions subversives qu’elle pose. Quel est le statut de l’écriture d’Anna Freud ? Car enfin elle a têté la langue psychanalytique dès sa naissance, «moi, surmoi, ça, déplacement, projection, identification, transfert, angoisse de castration», tout-ça tout-ça, autant de ritournelles qui ont scandé ses pas quand elle jouait à la marelle, ou quand elle racontait des histoires, histoires inscrites jour après jour dans de grands cahiers noirs. Autobiographie ? roman ? témoignage ? compte-rendu de sa propre cure avec son père ? histoire de cas de ses cures ?
Le 31 mai 1922, Anna Freud pour la première fois s’adresse au public de la Société de psychanalyse de Vienne et présente «Fantasme d’être battu et rêverie diurne». Lynda Hart fait l’hypothèse que l’on peut lire ce texte d’Anna Freud comme un roman à l’eau de rose, par exemple comme ceux de la série Harlequin. Là encore comme pour le statut du fétiche, la question du fantasme va se trouver très bousculée. Et si le fantasme constituait la réalité ? Grâce à Anna Freud et à ce texte tellement «performing» de 1922, pouvons-nous dépasser la catégorisation du binaire de la différence des sexes ? Qu’apporte un masochisme actif pour des femmes ? Et si le discours lacanien était un discours S/M ?
Quelques livres
Anna Freud, «Fantasme d’être battu et rêverie diurne», traduit de l’allemand dans
Féminité mascarade, études psychanalytiques réunies par Marie-Christine Hamon, collection Champ Freudien, Éditions du Seuil, Paris, 1994.
Lynda Hart,
Between the Body and the Flesh, Columbia University press, 1997.
Judith Butler,
Gender Trouble, Feminism and the subversion of identity, Routledge, New York and London, 1999.
Eve Kosofsky Sedgwick,
Epistemology of the closet, University of California Press, Berkeley, Los Angeles, 1990.
Teresa de Lauretis,
Technologies of gender. Essays on Theory, Film, and Fiction, Language, Discourse, Society, general editors : Stephen Health, Colin MacCabe and Denise Riley, UK MacMillan, 1989.
Monique Wittig,
La pensée straight, collection Moderne, Édition Balland, Paris, 2001.
Monique Wittig,
Le corps lesbien, Les Éditions de Minuit, Paris, (1973), 1994.
Monique Wittig,
Paris-la-politique et autres histoires, P.O.L., Paris, 1999.
Monique Wittig,
L’Opoponax, Les Éditions de Minuit, Paris, (1964), 1994.
Monique Wittig,
Les guérillères, Les Éditions de Minuit, Paris, (1969), 1993.
Beatriz Preciado,
Manifeste contra-sexuel, traduction de l’anglais par Marie-Hélène Bourcier, collection Moderne, Édition Balland, Paris, 2000.
Marie-Hélène Bourcier,
Queer Zones, politiques des identités sexuelles des représentations et des savoirs, collection Moderne, Édition Balland, Paris, 2001.
Attirances, Lesbiennes fems Lesbiennes butch, Collectif sous la direction de Christine Lemoine et Ingrid Renard, éditions gaies et lesbiennes, Paris, 2001.
Leslea Newman,
Butch/Femme, mode d’emploi, KTM éditions, Paris, 2001.
The lesbian and gay studies reader, edited by Henry Abelove, Michèle Aina Barale, David M. Halperin, Routledge, New York, 1993.
Inside/Out, lesbian theories, gay theories, edited by Diana Fuss, Routledge, New York and London, 1991.
Psychoanalysis and Woman, a reader, edited by Shelley Saguaro, MacMillan Press, London, 2000.
Perry Meisel, Walteer Kendrick,
Bloomsbury/Freud, James & Alix Strachey Correspondance 1924-1925, collection histoire de la psychanalyse, P.U.F., Paris, 1990.
Virginia Woolf,
Journal d’un écrivain, Bibliothèques 10/18, Paris, 2000.
Lytton Strachey,
La reine Victoria (1819-1901), collection Petite Bibliothèque Payot/Documents, Éditions Payot, 2000.
Lytton Strachey,
Cinq excentriques anglais, Le Promeneur, 1992.
Lettres de famille de Sigmund Freud et des Freud de Manchester, 1911-1938, Recueil de lettres présenté et traduit de l’anglais par Claude Vincent, Bibliothèque de psychanalyse, P.U.F., 1996.
Eric Rayner,
Le groupe des «Indépendants» et la psychanalyse britannique, collection histoire de la psychanalyse, P.U.F., Paris, 1994.
Les controverses Anna Freud Melanie Klein, 1941-1945, Rassemblées et annotées par Pearl King et Riccardo Steiner, collection histoire de la psychanalyse, P.U.F., Paris, 1996.
Peter Heller,
Une analyse d’enfant avec Anna Freud, Le fil rouge, P.U.F., Paris, 1996.
H. F. Peters,
Ma sœur, mon épouse, Biographie de Lou Andreas-Salomé, Tel, Gallimard, Paris, (1967), 1976.
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Michael John Burlingham,
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Lou Andreas-Salomé,
Ma vie, collection Quadrige, P.U.F., paris, (1977), 1986.
Angela Linvingstone,
Lou Andreas-Salomé sa vie et ses écrits, collection Perspectives critiques, P.U.F., Paris, 1990.
Lou Andreas-Salomé,
Correspondance avec Sigmund Freud, suivi du Journal d’une année (1912-1913), N.R.F., collection Connaissance de l’inconscient, Gallimard, Paris, (1970), 1978.
Lou Andreas-Salomé,
L’amour du narcissisme, Textes psychanalytiques, NRF, collection Connaissance de l’inconscient, Gallimard, Paris, 1980.
Lou Andreas-Salomé,
Lettre ouverte à Freud, Essai, Lieu Commun, Paris, 1983.
Lou Andreas-Salomé,
Éros, collection « Arguments », Les Éditions de Minuit, Paris, (1984), 2000.
Stéphane Michaud,
Lou Andreas-Salomé, L’alliée de la vie, Biographie, Seuil, Paris, 2000.
Lou Andreas-Salomé,
Jutta, collection La couleur de la vie, Seuil, Paris, 2000.
Marie Bonaparte,
Les glauques aventures de Flyda des mers, Imago publishing Co. Ltd, London, 1950.
Marie Bonaparte,
Les glanes des jours, P.U.F., Paris, 1950.
Marie Bonaparte,
Mythes de guerre, P.U.F., Paris, 1950.
Marie Bonaparte,
Monologues devant la vie et la mort, P.U.F., Paris, 1951.
Marie Bonaparte,
Psychanalyse et Anthropologie, Bibliothèque de psychanalyse et de psychologie clinique, P.U.F., Paris, 1952.
Marie Bonaparte,
Psychanalyse et biologie, Bibliothèque de psychanalyse et de psychologie clinique, P.U.F., Paris, 1952.
Marie Bonaparte,
Derrière les vitres closes, les souvenirs d’enfance de Marie Bonaparte. À la mémoire des disparus. I, P.U.F., Paris, 1958.
Marie Bonaparte,
L’appel des sèves, les souvenirs de jeunesse de Marie Bonaparte. À la mémoire des disparus II, P.U.F., Paris, 1958.
Marie Bonaparte, La sexualité de la femme, Bibliothèque de psychanalyse, P.U.F., 3è édition, Paris, 1967.
Célia Bertin,
La dernière Bonaparte, Librairie Académique Perrin, Paris, 1982.
Marie Bonaparte et la psychanalyse à travers les lettres à René Laforgue et les images de son temps, présenté par Jean-Pierre Bourgeron, Éditions Slatkine, Genève, 1993.
Jean-Pierre Bourgeron,
Marie Bonaparte, collection Psychanalystes d’aujourd’hui, P.U.F., Paris, 1997.