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Mélancolies et utopies pour une fin du monde que «l’on» veut annoncer

Atelier/Forum


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9 marzo 2020 - Nantes

Ainsi, vivre me tue, et mourir me rend la vie.

                                  Oh ! Dans quelle situation inouïe me jettent la vie et la mort !

                                                                    Cervantès, Don Quichotte de La Manche.

   Si, selon Nietzsche, le Dieu dit par lui du « monotonothéisme » est mort, son ombre est encore largement agissante. Le « Dieu qui ne pouvait pas tromper » ne peut plus garantir la réalité. Le discours scientifique seul peut prendre aujourd’hui ses aises et engendrer quantité de rejetons qui animent notre quotidien. Mais on l’entend, prenant une fonction tenue par la religion dans son rapport au savoir, le discours de la science se trouve encore lié à elle. « La science et la religion vont très bien ensemble », dit Lacan le 17 mai 1977. L’inquiétude, l’angoisse, dont traite Freud dans Malaise dans la culture attendent donc leur apaisement de la science seule, sinon des diverses drogues et des plaisirs de diversion.

Pour se protéger des désastres de la civilisation, le préromantisme (Paul et Virginie) avait porté l’idée d’une nature /refuge accueillante, maternelle, dont un courant important persiste dans l’écologie. Mais selon cette même discipline, la nature, aujourd’hui, devient douteuse et menaçante. Une série de conclusions scientifiques contredit toute vision utopique. Et tous les jours, au cœur des informations générales, de nouveaux chiffres d’évaluation sont publiés. « C’est pour nous commander, autrement dit, pour que le bout du nez suive, que toute information, à notre époque, est déversée comme telle. » dit Lacan, dans son séminaire  « Les non dupes errent… », le 15 janvier 1974. Or, les discours en réseaux informent : la terre, l’air, l’eau, contiennent des éléments hostiles à la vie, le destin de la planète est en jeu ; les hommes épuisent ses ressources. Le « commandement » apparaît tel que la vie publique et la vie privée devraient s’engager de façon drastique dans des pratiques sanitaires de prévention et de purification. Peut-être, en vain, parce que trop tard, mais quand même…

En très peu d’années, un signifiant maître a fait flamber les angoisses : « réchauffement climatique ».  Il fait surgir la perspective d’une apocalypse « sans Royaume » qui n’interviendrait pas dans la nuit des temps mais dans quelques siècles au plus, avancent certains. Chaque mesure de fonte des glaciers, d’élévation de la température mondiale ou de désertification, est un signe, un nouvel élément dans un réseau de preuves spectaculaires qui concourent à la production d’un seul sens, celui d’aller vers la fin du monde.

Dans Malaise dans la culture, à son grand étonnement, Freud notait que pour certains, « …c’est ce que nous appelons notre culture qui pour une grande part porte la responsabilité de notre misère. » (p 273) Aujourd’hui, l’opposition culture/nature s’est déplacée (son nouveau nom serait « Gaïa »). La responsabilité de la dégradation des conditions vitales de la planète est imputée clairement à l’activité de ses habitants, en particulier, à celle du capitalisme libéral qui règne sur l’ensemble du monde économique. « Le libéralisme, écrivait Michel Foucault, … obéit à la règle interne de l’économie maximale[i] », ce qui a des conséquences graves à la fois sur les ressources naturelles et sur l’exploitation inégale des populations, en particulier, des plus pauvres.

Dans les années 1978-1979, Foucault a mis l’accent sur un mode particulier de pouvoir, la biopolitique. Dès les années 1930, ce nouveau dispositif, encore « disciplinaire », est lié à la prépondérance du marché de libre-échange par rapport à une « gouvernementalité » ayant pour but le pouvoir d’Etat. Paradoxalement, l’efficacité maximale du marché est assurée par les individus eux-mêmes qui prennent leur vie en charge (et leurs échecs) au nom de la liberté. C’est ainsi que l’on va, en toute liberté, sur toute la planète, si l’on n’est pas dans la plus grande précarité, suivre des conseils diététiques et uniformément ne pas boire de lait de vaches, ni manger de gluten, faire des jeûnes et pratiquer une vie ascétique, diminuer sa jouissance prise à la nature, estimant en tout cela être aux avant-gardes de la civilisation. On aura aussi la volonté de moins procréer, etc. Ainsi la biopolitique est un mode de pouvoir sur les corps qui s’exerce dans les deux sens, celui de la discipline (jamais un panoptique ne fut plus extrême qu’aujourd’hui grâce à la circulation informatique) et celui de l’assentiment des individus aux idéaux proposés par le marché (y compris des toujours « nouvelles » thérapies). On pourra inclure parmi ces mirages les produits des industries pharmaceutiques créés pour des symptomatologies créées elles-mêmes trop souvent, à leur tour, pour permettre la production de nouveaux médicaments. Ainsi le DSM augmente-t-il sans cesse de volume. Et les médicaments pour « dépressions », « burn out », « mélancolies », « bipolarités », « tristesses » même, sont ainsi pliés dans un dispositif qui a évacué le sujet dans la production. .

Freud écrit Malaise dans la culture en 1929, au moment où se dessine la grande crise économique, après la Grande Guerre si destructrice, et au moment de la montée de l’antisémitisme qui conduira à l’arrivée au pouvoir du parti nazi. Il se montre de plus en plus pessimiste au fur et à mesure de son texte : « La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’anéantissement ». (ibidem p 333)

Notre description volontairement phénoménologique et très partielle de l’état des lieux n’a pas pour but d’ouvrir dans l’atelier un débat sur ces sujets (des spécialistes d’un domaine scientifique ou social peuvent être invités) mais un accueil simplement. Aucune bibliographie n’est proposée a priori dans des domaines dont nous ne sommes pas spécialistes. Les personnes présentent apportent leurs propres lectures ou vidéos. Le réel qui est donné est ce qui ne cesse pas de s’écrire dans les discours et surgit des signes qui se lisent sur nos corps et dans nos rêves.

On peut néanmoins constater que Freud approche plus frontalement la notion de pulsion de mort à propos du collectif et s’excuse d’oser l’analogie avec la clinique des névroses ; mais aussi que la démarche lui est nécessaire. Il entrelace ainsi son objet.

Sera-ce pour nous le même objet que celui de Freud ? Les théories de l’apocalypse versus discours de la science, ne voudraient-elles collapser cet objet avec le tout de la planète ?  Soit l’assimiler à l’objet de la science ? L’invention d’une nouvelle sorte d’objet par Lacan, l’objet petit a, solidaire d’un sujet qu’il refend et constitue à la fois, est une résistance (la seule ?) à l’évacuation du sujet par le capitalisme néolibéral (dont « l’ubérisation » rapide des employés est le symptôme). Ce mouvement donc ne serait-il pas congruent aux attaques massives contre la psychanalyse ?

Nous pouvons nous étonner que des théories de fin du monde renaissent régulièrement, non que nous ne puissions penser cela possible, mais que des théories en renaissent, c’est plus étonnant. Et celle-ci est la première dont des scientifiques pourraient dire qu’elle est inéluctable. Or, l’apocalypse annoncée par Paul de Tarse a donné naissance à deux mille ans de chrétienté. Cette vision d’une fin du monde proche, entraînant des signes similaires, avec en rebond ses effets de reprise des ethos, de redressement, est-elle l’orée d’un bouleversement inédit ou bien l’annonce d’une catastrophe réelle ?

En attendant, ces informations continues de pertes agissent comme un deuil et un traumatisme distillé comme certains traumatismes, à petite dose, accompagnant une grogne, une tristesse ou un désespoir qui cheminent et trouvent leurs répondants chez « des qui peuvent cor(ps)respondre », qui ont suffisamment de corps fragile ou sensible pour ne pas laisser passer totalement le flux porteur de mort, ce qui serait encore plus dommageable. Car sans doute la mélancolie est-elle attachée à toute vie.

Mais comme l’acte « du » « psychanalyste » ne peut se penser qu’en une clinique singulière, il s’agira d’appréhender comment un sujet répond à l’appel du « se laisser tomber » et y oppose son soulèvement : nous aborderons cette année ce mouvement avec quelques exemples pris dans la littérature, ou les arts, et dans le cinéma … Chacun est invité à y apporter sa contribution… en toute liberté … de parole (!).

L’atelier/forum est ouvert à toute personne qui le souhaite.

Pour le bureau,

Annie Guillon-Lévy

Bibliographie

Freud, Sigmund. Malaise dans la culture. Œuvres complètes. T. XVIII. Paris, PUF, 1994.

Lacan, Jacques, Écrits. La science et la vérité, Paris, Seuil, 1966. Voir la version des Cahiers pour l’analyse sur le web.

Lacan, Télévision. Paris, Seuil, 1974 ou  Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001ou Site de l’école lacanienne de psychanalyse : voir : bibliothèque, Pas-tout Lacan, trié par date. Et Lituraterre, 12 Mai, 1972. Conférence du 19 06 1968 à Bordeaux. Et Séminaire Dissolution 1979-1980. Fac simile.Unebevue.org  Zones Lacan.

Michel Foucault. Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France, (1978-1979), Paris. Seuil. Gallimard, 2004.

Allouch, Jean, L’ingérance divine III. Une femme sans au-delà. Paris, epel, 2014 et Nouvelles remarques sur le passage à l’acte, epel, 2019.

Frame, James, Philosophie de la folie (1860), Paris, epel, 2019.

Pigeaud Jackie : Melancholia. Le malaise de l’individu. Paris, Payot & Rivages, 2008.   La maladie de l’âme. Étude sur la relation de l’âme et du corps dans la tradition médico-philosophique antique. Paris,  Les Belles lettres. 2006. De la mélancolie. Fragments de poétique et d’histoire, Paris, Dilecta, 2005.

Image: Soulèvement / Claudie Niderprim

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INFORMACIONES COMPLEMENTARIAS


L’atelier/forum se réunira 42, rue des Hauts-Pavés, au bout de l’allée de droite, Salle C, en rez-de-chaussée.

Les dates prévues sont les 2èmes et 4èmes lundi de chaque mois, sauf pendant les vacances scolaires. Sont incluses les séances de cinéma. La première réunion a lieu le lundi 23 septembre prochain.

Participation aux frais.

Contacts : ELPsychanalyseNantes@free. fr