« J’ai été un cafard. Puis un monstre. Puis un prisonnier. J’aimerais être une personne. »
Discussion

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10 October 2025 - Paris
Conversation entrelangues avec Carina González, Zulema Fernández, Dominique Bourn et Inés Crespo
All dates
10 October 2025
Argument
« J’ai été un cafard. Puis un monstre. Puis un prisonnier.
J’aimerais être une personne. »
Conversation entrelangues avec
Carina González, Zulema Fernández,
Dominique Bourn et Inés Crespo
Vendredi 10 octobre 2025, 18h00-21h00 (accueil à 17h30)
212 avenue du Maine, 75014 Paris
En septembre 1982, à Buenos Aires, un jeune homme de 20 ans, Ricardo Melogno, assassine quatre chauffeurs de taxi en une semaine. Arrêté puis interrogé par un juge d’instruction, il ne sait pas expliquer ces meurtres. Magnetizado [Magnetisé][1], le livre que Carlos Busqued a écrit à partir de plus de 90 heures de dialogue avec Ricardo Melogno dans la prison de sécurité maximale à Ezeiza à Buenos Aires (Argentine), est le produit d’une série de rencontres. Dans cette conversation, nous nous proposons de penser les conditions de possibilité de ce livre et, ce faisant, de réfléchir, entre autres, à l’exercice de la psychanalyse en situation d’enfermement.
Nous souhaitons penser ce qui est en jeu dans le défi d’accueillir le monstrueux. Dans cette perspective, Michel Foucault, dans son séminaire « Les Anormaux » nous rappelle des classiques : combien de baptêmes faut-il à la naissance d’un bébé qui a deux têtes ? Comment condamne-t-on le coupable quand celui-ci a un frère siamois adossé à son corps. Et, de la même façon : comment juge-t-on ou condamne-t-on un acte ? Comment résister à l’identification de la personne et de l’acte ?
L’accueil du monstrueux, en ce qui concerne Ricardo Melogno, s’est développé à travers au moins quatre rencontres que nous indiquons ici.
Une première rencontre : avec le corps judiciaire et le corps pénitentiaire, en 1982. Parmi les quatre homicides, Ricardo Melogno a été condamné à perpétuité pour le crime perpétré dans la province de Buenos Aires. Pour les autres trois, la justice de la juridiction de la Capitale l’a considéré non punissable car pénalement irresponsable — c’est le nom que la justice donne à la folie — mais on a considéré qu’une mesure de sûreté était nécessaire. C’est ainsi qu’il a été confié à l’Unité de Psychiatrie Pénale numéro 20 de l’Hôpital Borda en 1987. Cette unité a cessé d’opérer en 2011 et à sa place a été créé le Programme Prisma du Ministère de la Justice. Y travaille du personnel civil qui ne répond pas au service pénitentiaire. Le programme est logé dans le secteur de Santé Mentale dans la prison de sécurité maximale d’Ezeiza, où Ricardo Melogno arrive en 2011.
Une deuxième rencontre a eu lieu en 2010, avec Carina González, psychologue rattaché à l’Unité N° 20. Le but était assez concret : il fallait une énième évaluation psycho-diagnostique pour que Ricardo Melogno reste incarcéré à Ezeiza, sous mesure de sûreté, même ayant déjà purgé sa peine. Mais lors de cette rencontre, il sollicite un retour sur le résultat de l’évaluation. Il comprend les faits qui ont eu lieu et même s’il ne peut rien dire de la cause — il ne parle que d’une « impulsion de tuer » —, il comprend la gravité des actes commis et il ressent des remords, quoi qu’il ne puisse pas les expliquer. Carina interroge la dangerosité comme fondement d’une décision politique et elle questionne l’impératif normalisateur : sera-t-elle un agent de la morale ? Selon Zulema Fernández en suivant l’« Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie » de Jacques Lacan, les contributions de la psychanalyse dans ce domaine sont les notions d’assentiment subjectif et de responsabilité.
Une troisième rencontre, encore avec Carina, a eu lieu peu après. Une fois complétée l’évaluation psycho-diagnostique, elle et Ricardo Melogno décident de poursuivre. Carina se demande : que fait l’institution sur les corps ? Parfois, elle opère un démembrement. Carina accompagne Ricardo, elle revoit avec lui encore et encore ses dits et ses actions. Elle le suit. Elle va vers lui pour pouvoir accompagner le mouvement qu’il entreprend, depuis des années, dans une énorme solitude… car Ricardo Melogno est seul.
Au cours du traitement, les questions insistent. Comment ne pas penser, avec Hugo Vezzetti, que tout ce déploiement discursif et institutionnel contribue à maintenir l’ordre social ? Comment déjouer cette pente normalisatrice ? Y a-t-il une autre possibilité que celle d’un « transvasement » d’un corps sur un autre ? Carina propose à Ricardo qu’il écrive son histoire. Il refuse, mais il dit qu’un écrivain pourrait le faire. Carina pense alors à Carlos Busqued, son compagnon. Carlos Busqued accepte et Ricardo Melogno aussi.
Cette quatrième rencontre avec Carlos Busqued, en 2014, établit un autre lien de confiance. Le livre concrétise un récit dans lequel les dossiers — juridique, pénitentiaire, clinique et sémiotique — arrivent enfin à se nouer de façon à ce que Ricardo Melogno puisse être écouté et accueilli comme une personne[2]. On arrive à sortir de la terreur du crime impensé en traçant une narration où les signes tissent une trame de laquelle émerge un sujet, trame contingente fabriquée dans le livre, ce que Dominique Bourn mettra en évidence. Tout sujet n’est pas seulement la conséquence d’une organisation sociale, mais d’un rapport subjectif tant dialectique que pathique qui doit soumettre le particulier à l’universel, où l’on trouve une douloureuse aliénation à son semblable et à l’agressivité.
Ricardo dit et Carlos écrit :
Ma seule attente, la seule dette transcendantale, c’est d’être une personne. J’ai été un cafard. Puis un monstre. Puis un prisonnier. J’aimerais être une personne. C’est à dire, pas cacher ce que j’ai été, mais… être une personne quelconque. Plus je pourrai disparaître au milieu des gens, mieux ça sera.[3]
Le J’ai été un monstre de Ricardo Melogno est une manière de s’assumer responsable qui s’inscrit autrement au cours des rencontres qu’on évoquera lors de cette conversation.
Notes en bas de page :
[1] Carlos Busqued, Magnetizado. Una conversación con Ricardo Melogno, Barcelona, Anagrama, col. Narrativas Hispánicas, 2018. En français : Les quatre crimes de Ricardo Melogno : entretiens, trad. Guy Le Gaufey, Paris, Epel, coll. « Monographie clinique », 2020.
[2] « De tels recueils offrent un irremplaçable abord de la folie, notamment meurtrière, dès lors que le rapport du romancier à la personne questionnée se trouve délesté de toute visée thérapeutique. Il s’ensuit qu’ils (Duras, Busqued) recueillent d’autres propos que ceux qui sont délivrés aux soignants. » Jean Allouch, Nouvelles remarques sur le passage à l’acte, Paris, Epel, 2019, p. 47.
[3] C. Busqued, op. cit., p. 146 (p. 165 dans la version française, trad. modifiée).
Bibliographie :
Carlos Busqued, Magnetizado. Una conversación con Ricardo Melogno, Barcelona, Anagrama, col. Narrativas Hispánicas, 2018. En français : Les quatre crimes de Ricardo Melogno : entretiens, trad. Guy Le Gaufey, Paris, Epel, coll. Monographie clinique, 2020
Michel Foucault, « Les anormaux », Annuaire du Collège de France, 75e année, Histoire des systèmes de pensée, année 1974-1975, 1975, pp. 335-339. Publié aussi dans Dits Ecrits, Tome II, Texte n°165
Jacques Lacan et Michel Cénac, « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », 13ème conférence des psychanalystes de langue française le 29 mai 1950, publiée dans la Revue Française de Psychanalyse, janvier-mars 1951 tome XV, n° 1, pp. 7-29. In Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 125-149
Date : Vendredi 10 octobre 2025
Heure : Accueil à partir de 17h30, la conversation se déroulera de 18h à 21h (heure en France)
Lieu : 212 avenue du Maine, 75014 Paris, Digicode 224A7, interphone 46, 2ème étage
Participation aux frais : De 10 a 30 euros
Diffusion sur Zoom :
Zoom meeting: https://us06web.zoom.us/j/87365052594
Meeting ID: 873 6505 2594
Crédits de l’image : Illustration de Hans Neleman, couverture de l’édition 2018 de Anagrama.


